Mission Française pour la Culture Equestre | Une histoire en mouvement
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Une histoire en mouvement

Les grands courants de l’équitation Française

Qu’est-ce que l’équitation française ?

Depuis 2011, l’Équitation française est classée sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité auprès de l’Unesco. Héritage d’une pratique de plus de cinq siècles en France, l’équitation française est universelle et utilisable dans tous les domaines équestres. Plus qu’un ensemble de principes, elle abonde de singularités d’une grande modernité, en étant tout à la fois une histoire, un patrimoine matériel et immatériel d’une richesse considérable, un héritage, une éthique, un art de vivre et l’incarnation du vivant.

 

 

L’équitation française et l’UNESCO

En 2011, l’équitation de tradition française est inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’humanité auprès de l’UNESCO. La notion de patrimoine culturel immatériel (PCI) est formalisée par une convention internationale ratifiée en 2006 par la France. Le PCI est défini comme un ensemble de pratiques vivantes devant être perpétuées ; l’équitation a été considérée par l’UNESCO comme répondant à cette définition.

« L’équitation de tradition française, écrit l’Unesco[1], est un art de monter à cheval ayant comme caractéristique de mettre en relief une harmonie des relations entre l’homme et le cheval. Les principes et processus fondamentaux de l’éducation du cheval sont l’absence d’effets de force et de contraintes ainsi que des demandes harmonieuses de l’homme respectant le corps et l’humeur du cheval. La connaissance de l’animal (physiologie, psychologie et anatomie) et de la nature humaine (émotions et corps) est complétée par un état d’esprit alliant compétence et respect du cheval. La fluidité des mouvements et la flexibilité des articulations assurent que le cheval participe volontairement aux exercices (…). Bien que l’équitation de tradition française soit exercée dans toute la France et ailleurs, la communauté la plus connue est le Cadre noir de Saumur (…). Le dénominateur commun des cavaliers réside dans le souhait d’établir une relation étroite avec le cheval, dans le respect mutuel » et visant à obtenir un cheval « calme, en avant, droit ».

Les caractéristiques de l’Équitation Française sont donc le respect, l’harmonie du couple cavalier-cheval, la parfaite entente, la compréhension mutuelle, intime, une relation efficace et discrète. Elle est en cela fidèle aux principes de l’École française définis par le général L’Hotte notamment dans Questions équestres[2]. Ces caractéristiques – qui sonnent à la fois comme un chemin et un but – sont largement partagées, en particulier en raison de l’influence de l’École de Saumur – qui devait assurer au fil des ans la transmission d’un savoir si particulier, fruit d’une longue histoire.

Ce patrimoine est moins hérité que collectivement construit, « l’héritage ne se transmet pas, il se conquiert » (André Malraux). Sa détermination résulte de choix collectifs, « s’inscrivant dans une construction de la mémoire au travers (…) de jalons identitaires communs[3] ». En matière d’équitation, sa transmission s’effectue par ceux qui enseignent les techniques et qui transmettent ce qu’ils ont reçu de leurs professeurs, enrichi par leur expérience et adapté aux évolutions de la société, des finalités du moment et de l’évolution de l’élevage, des équipements, des usages, etc.

 

 

Un continuum en mouvement

L’épaule en dedans. Planche de Parrocel
L’École de cavalerie, François Robichon de La Guérinière (ed.1733)

Parler d’équitation française nécessite immanquablement d’évoquer le Louvre et le Manège des Tuileries, Versailles avec l’École des pages, Saumur et l’École de cavalerie dont le Manège « académique » – qui prendra bien plus tard le nom de Cadre noir – mais aussi les écoles militaires où était enseignée l’équitation comme l’École militaire à Paris, l’École d’artillerie de Fontainebleau, les sections équestres militaires, et désormais les centres équestres constituant un véritable réseau pour l’école française d’équitation.

Ainsi, l’équitation française ne se base pas uniquement sur quelques maîtres aussi marquants soient-ils comme La Guérinière, Aubert, d’Aure, Baucher ou L’Hotte, elle repose sur des principes, des savoir-faire et des pratiques équestres différentes, marquées par leur époque, aux finalités et contextes divers, parfois contradictoires.

 

On peut sans doute – dans un esprit de synthèse – distinguer six grandes périodes correspondant aux enjeux de société du moment[4] :

 

1) La guerre à cheval : une équitation martiale, destinée au combat, qui a toujours existé, mais bien loin d’être uniforme d’un siècle à l’autre et dont l’entrainement se fait par les tournois et la chasse.

 

2) L’équitation de Cour : elle nait en Italie au XVIe siècle, est importée en France et aboutit au manège du Roy, aux Tuileries, avec Antoine de Pluvinel.

Elle se réalise lors des Carrousels du XVIIe comme celui de Paris et se développe dans des académies, notamment avec François Robichon de La Guérinière au Louvre, à la tête du Manège royal des Tuileries, et les Écuyers de la Grande écurie de Versailles.

A gauche, le Maréchal de Souvré et M. le Grand. Au centre : le roi Louis XIII à cheval. A droite : Antoine de Pluvinel.
L’instruction du roi en l’exercice de monter à cheval, Antoine de Pluvinel, (ed. 1625.)

 

3) Le temps du romantisme, répondant à l’évolution de la société du XIXe siècle, est très riche pour l’évolution de l’équitation. Il reste marqué par des querelles opposant trois courants : l’équitation dans sa forme traditionnelle classique (Auber), l’équitation d’extérieur (d’Aure) et la nouvelle approche de l’équitation savante présentée au cirque (Baucher). Il appartiendra au général L’Hotte de prendre le meilleur de chacun et d’en réaliser « une synthèse » dans ses deux ouvrages, Un officier de cavalerie (1905) et Questions Équestres (1906).

Vicomte Cartier d’Aure (1799-1863), Steeple-chase a la croix de Berny, par Ledieu, Château de Saumur.

 

François Baucher, général L’Hotte, P-A Aubert

 

4) Une révolution technique au début du XX° siècle avec le capitaine italien Caprilli qui pratique la « monte en avant » à l’obstacle. S’inspirant de ses démonstrations, le colonel Danloux l’imposera à Saumur, en tant qu’écuyer en chef du Manège de Saumur de 1929 à 1933

Un autre officier de cavalerie est déterminant à la même époque, le général Decarpentry. Il fait le lien entre l’école ancienne et le sport, ce qui permet de sauver ce qui aurait pu disparaître en impliquant l’Armée dans le courant sportif. Il est à l’origine de la création de la Fédération équestre internationale (FEI) en 1921, de la Fédération nationale des sports équestres quelques mois avant, et rédige le premier règlement de dressage de la FEI en 1929, avec le général Comte Von Holzing-Berstett, y incluant des conceptions françaises. Il est aussi l’auteur de deux ouvrages majeurs de notre tradition équestre : L’Équitation académique[5] (1949), mondialement connu, et L’essentiel de la méthode de haute école de Raabe (un autre officier de cavalerie), dans lequel il fait le lien avec la tradition bauchériste.

Le colonel Danloux et la monte moderne à l’obstacle

 

5) Une évolution majeure vers le sport qui trouve sa source dans l’évolution de la société et l’apparition du projet olympique porté par Coubertin. S’inspirant des épreuves militaires d’évaluation de ses cadres, les Fédérations mettent en place les premières « compétitions » : Endurance, Saut d’obstacles, Championnat du cheval d’arme, etc. Ces « compétitions » sont à l’origine des disciplines sportives actuelles.

 

6) A partir des années 80, de nouvelles disciplines font leur apparition comme activités soit à finalité sportive, soit à finalité de loisir, de détente, souvent orientées sur la pleine nature ou sur la relation plus que sur une finalité de compétition.

 

L’équitation française n’est donc pas une pratique particulière, immuable, figée, ou propre à un siècle. Elle n’a pas, non plus, toujours eu le même visage. Elle est un patrimoine vivant, en constant renouvellement et en perpétuelle évolution. Elle est un continuum en mouvement, dont nous sommes en réalité, nous aussi, qu’une étape, et dont les pratiques d’aujourd’hui modèlent aussi le visage.

Son évolution n’est pas linéaire, « elle a été ponctuée, bousculée, enrichie, selon les cas, par des influences ou des emprunts venus d’ailleurs[6] », et il est fort probable que les changements qui ne manqueront pas d’advenir lors de ce siècle lui donneront un visage encore différent.

 

 

L’esprit et la lettre

La communauté de l’équitation française est vaste. Elle dépasse le territoire français.

Elle recouvre à la fois une manière de faire et des spécificités techniques.

Cette manière française a rapidement cultivé « cette désinvolte, grâce inexplicable, faite d’une apparente facilité dans la maîtrise harmonieuse d’un cheval brillant et destiné au paraître dans les carrousels » (Alain Francqueville)[7].

Cette quête d’une facilité d’apparence, de ce que j’appelle volontiers le « naturel retrouvé » est une singularité qui va marquer et distinguer l’enseignement français.

Cette spécificité, sorte de philosophie générale, va définir les techniques et déterminer l’ordre de ces techniques et/ou de leur priorité, ce qui va à nouveau moduler la philosophie, etc., selon le principe désormais connu (bien que moderne) de l’ethno-technologie[8] : l’esprit engendre la lettre, qui à son tour influence l’esprit ; la manière donne naissance à la technique qui influence à son tour la manière qui donne elle-même naissance à une nouvelle technique etc., tout cela dans une continuité culturelle (patrimoine culturel collectif et individuel).

Le Cadre noir de Saumur, en représentation dans le grand manège.

 

La caractéristique de l’école française est d’aspirer à la beauté (« La grâce est un si grand ornement[9]… » La Guérinière) avec des cavaliers qui donnent l’impression d’agir avec la facilité de ceux qui font bien ce qu’ils font. Elle cherche le naturel dans la sobriété et l’émancipation du cheval, pour que le spectateur, face à un mouvement, ne sache plus qui du cheval ou du cavalier en est à l’origine.

 

Elle nécessite l’économie de moyens et s’exprime dans la manière, non dans des mouvements complexes[10].

L’Hotte, Decarpentry, puis le colonel Margot fixeront La doctrine équestre française[11].

Le général Decarpentry sur son cheval Professeur

 

L’équitation française, fidèle à son style, ne cesse de se renforcer de nos jours, en s’adaptant pour mieux rayonner.

Decarpentry, par exemple, reprendra certaines phrases et idées de L’Hotte quand il formalisera, en 1929, avec le général comte von Holzing-Berstett, le premier Règlement de la FEI, dont l’objectif est de « préserver l’art équestre des altérations auxquelles il peut être exposé et de le conserver dans la pureté de ses principes pour le transmettre intact aux générations » (art. 419 de la FEI)[12]. Aujourd’hui, les principes du général L’Hotte apparaissent dans le règlement de la FEI et dans l’échelle de progression (outil en six points mis en place par la FEI pour servir de base aux cavaliers, aux entraineurs, enseignants et juges concernant le travail des chevaux) en insistant sur l’importance de la décontraction, de la souplesse, de l’harmonie.

 

 

Bien plus qu’une doctrine

Si elle est un ensemble de principes, une doctrine, des moyens et une méthode, l’équitation française est bien plus que cela. Elle regorge de singularités d’une grande modernité, en étant tout à la fois une histoire, un patrimoine matériel et immatériel, un héritage, une éthique, un art de vivre et l’incarnation du vivant.

 

Une histoire évidemment, comme nous venons de le rappeler, portée par de nombreux courants qui se sont opposés, enrichis, remplacés et donc des faits mais aussi des lieux (manège du Louvre, écuries de châteaux et écoles, etc.)

Elle est aussi une incarnation : au-delà de toutes les valeurs portées par l’équitation, l’équitation française, tout comme la danse, réclame un enracinement dans son corps et une incarnation complète qui se suffisent à eux-mêmes et qui peuvent devenir leur propre finalité (comme le sont les arts martiaux japonais, mais aussi le yoga et de nombreuses pratiques sans compétition)[13].

On peut affirmer que dans un monde de plus en plus désincarné de soi et de la nature – qui est le monde dans lequel nous vivons – l’équitation française représente ni plus ni moins qu’une promesse d’avenir pour les jeunes générations.

Elle est aussi une éthique, une philosophie : l’équitation française est constituée de nombreux courants, certes, mais qui ont tous été en phase avec leur temps.

Aujourd’hui encore, l’équitation française est d’une modernité inouïe. Ses principes philosophiques comme ses techniques répondent parfaitement à cette éthique de la relation au cheval et au monde telle qu’elle est recherchée et telle qu’elle se dessine pour l’avenir. L’équitation française est une réponse d’une incroyable précision aux antispecistes qui voudraient qu’on ne monte plus à cheval (ce qui signerait sa disparition), car elle le met au premier plan.

Elle est sans doute LA voie, LE trait d’union capable de concilier deux positions diamétralement opposées : monter ou ne plus monter.

Le Cadre noir de Saumur

 

Enfin, elle est un patrimoine matériel (écuries, manèges, selleries, harnachements, musées, statues, œuvres d’arts, livres et traités, etc.) et immatériel d’une richesse considérable, dont la sauvegarde est urgente.

Stalles, Haras de Saint-Lô (France, Manche) – photo Alain Laurioux

 

Louis XIV, Place des victoire (Paris 1)

 

Conclusion

Pour conclure, je dirai que l’inscription de l’Équitation française sur la liste du patrimoine immatériel de l’humanité auprès de l’Unesco est une chance pour les cavaliers de se relier à leur culture, de la réaffirmer et de puiser en elle le terreau nécessaire pour se renouveler, se diversifier, ouvrir de nouvelles voies d’enseignement et de nouveaux projets pédagogiques.

Au-delà, elle permet plus globalement aux Français, de (re)découvrir cette culture du cheval qui a profondément marqué notre histoire, notre pensée, notre vocabulaire, notre philosophie, notre sociologie, l’architecture, le domaine des arts, etc. et autant de domaines plus insolites comme l’aviation ou nos tenues vestimentaires.

Dans un monde qui change profondément et marqué par des enjeux colossaux, notre héritage et nos spécificités culturelles équestres recèlent assurément la promesse d’inscrire durablement les usages du cheval au cours de ce siècle, de redonner vie à un pan important de notre histoire et de notre patrimoine, et d’envisager un avenir commun riche et prometteur.

 

Guillaume Henry
20 mai 2020

 


 

[1] https://ich.unesco.org/fr/RL/lequitation-de-tradition-francaise-00440

[2] L’Hotte, général, Questions Équestres, Émile Hazan, Paris, 1906

[3] L’équitation française et sa patrimonialisation dans la société des loisirs, Sylvine Pickel-Chevalier, Espaccestemps.net, 05/08/2016

[4] Henry, Guillaume, L’équitation française, une histoire qui perdure, Belin, Paris, 2017.

[5] Decapentry, général, Équitation académique, 1949 (rééd Lavauzelle).

[6] Digard, Jean-Pierre, Une histoire du cheval, Actes sud.

[7] Alain Francqueville, en préface d’Une histoire de l’équitation française, Guillaume Henry, Marine Oussedik, Belin, 2015.

[8] Ethno-technologie : néologisme dont le sens s’est précisé à partir du milieu des années 1970.

Il signifie l’étude des interactions entre la technique et la société. D’un côté, la société crée la technique : c’est le processus d’innovation et de diffusion. D’un autre côté, la technique transforme la société, car les mœurs s’adaptent aux disponibilités et aux contraintes techniques, et cette transformation est le plus souvent inattendue.

[9] « La grâce est un grand ornement pour le cavalier […] ; par la grâce, j’entends un air d’aisance et de liberté qu’il faut conserver dans une posture droite et libre, soit pour se tenir et s’affermir à cheval – à toutes les allures – quand il le faut, soit pour se relâcher à propos, en gardant autant qu’on le peut, dans tous les mouvements que fait le cheval, ce juste équilibre qui dépend du contrepoids du corps bien observé, et que les mouvements du cavalier soient si subtils qu’ils servent plus à embellir son assiette qu’à paraître aider son cheval (Ecole de cavalerie, La Guérinière). »

La Guérinière, François Robichon de, École de cavalerie, Imprimerie Jacques Collombat, 1733.

[10] « Si la haute école est l’expression du cheval le mieux dressé et le mieux monté, si elle représente l’application la plus élevée de l’art, elle ne saurait prêter son nom à des mouvements, quelques brillants qu’ils puissent être, du moment où ils s’exécutent sans être accompagnés de la légèreté (QE. chap. III). »

« La marque de la haute école (…) se trouve donc, non dans des mouvements plus ou moins extraordinaires, mais dans la légèreté la plus parfaite ; que le mouvement soit simple ou compliqué (QE. chap. III). »

[11] Texte paru dans le Bulletin des Amis du Cadre noir.

[12] Alain Francqueville, Pourquoi il n’y a pas de méthode L’Hotte, in colloque « Général L’Hotte, modernité d’une pensée équestre », 24 mai 2016.

[13] Voir Guillaume Henry, L’équitation française, une école de vie pour demain, article paru sur LinkedIn le 18 mai 2020.