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L’Équitation française, un patrimoine vivant, et pour vous, Philippe Limousin ?

Photo de couverture : Eponimm, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons

Philippe Limousin est un ancien écuyer du Cadre noir et entraîneur en charge du dressage pour le concours complet.

 

Quel est votre parcours équestre ?

J’ai commencé à monter à douze ans et demi. J’avais un père cavalier militaire, qui m’a mis à cheval à mes débuts. Je montais dans un petit club, à côté d’Amiens, à Dury exactement, avec un moniteur issu de la Garde Républicaine.

Dès le départ, l’odeur des écuries et tout leur environnement m’ont plu. Moi qui étais dans ma bulle, les chevaux m’ont permis de me découvrir et j’ai tout de suite accroché à ce sport. À seize ans, je faisais tout dans ces écuries : les débourrages, monter les chevaux difficiles… Par la suite, j’ai voulu passer le monitorat, mais je n’avais pas mes propres chevaux pour présenter le dressage et l’obstacle. Je m’y suis tout de même présenté, au culot, sans cheval. Grâce au président du jury, on m’a prêté deux chevaux pour présenter les deux épreuves. C’est ainsi que j’ai obtenu mon monitorat à dix-neuf ans.

Je souhaitais poursuivre avec un instructorat, mais, ayant perdu mon père à l’âge de seize ans, et ma mère ne voyant pas l’équitation comme un métier, je n’ai pas pu m’inscrire à la formation. Ma mère n’avait pas les moyens de financer la formation et la vie à Saumur. Je me suis donc engagé dans l’armée, avec l’idée de rejoindre le Cadre noir par cette voie. Il fallait faire au moins trois ans dans l’armée pour prétendre au stage d’élève sous-maître à Saumur, ce que j’ai fait. Je suis sorti major de ce stage, mais je n’ai pas été gardé, car j’étais trop grand pour l’époque, mesurant 1,90 m. J’ai été muté à l’École militaire de Paris, où je suis resté trois ans, à l’encadrement de différents publics. C’était un travail de club classique, mais j’ai eu la chance de pouvoir monter dans toutes les disciplines olympiques, profitant des multiples concours de la région.

Grâce à mes résultats en compétition, j’ai été rappelé à Saumur. Malgré ma taille, j’ai performé aux sauteurs, et suis devenu maître de manège des sauteurs durant plusieurs années. Je sortais également régulièrement en concours complet au niveau national, mais mon gabarit limitait les exigences sportives. C’est en dressage que j’ai été le plus performant : en 1986, j’ai été champion de France avec Iris de la Fosse. C’était un cheval qui manquait un peu de trot mais qui, après le dressage, pratiquait très bien les airs relevés : il m’a permis d’être en équipe de France pendant quelques années. Avec lui, j’ai été sélectionné pour les championnats d’Europe en 1987, puis pour les Jeux olympiques de Séoul l’année suivante.

Par la suite, j’ai eu de très bons chevaux que j’ai amenés jusqu’en Grand Prix, comme Unik de la Fosse, Dartagnan, ou encore Joeris, que j’ai acheté poulain aux Pays-Bas et avec lequel j’ai remporté la Coupe de France en 2000, parmi de nombreux classements. Comme il était étalon, j’ai établi un contrat avec les Haras nationaux pour en faire un étalon reproducteur. Parmi ses produits, j’ai eu Rock’N Roll, avec lequel j’ai tout fait : après l’avoir tenu dans mes bras à trois jours, je l’ai dressé et monté jusqu’en Grand Prix.

À soixante-douze ans, l’année du Covid, si j’avais encore la forme physique et l’envie, le contexte sanitaire particulier m’a décidé à arrêter la compétition. Je monte cependant toujours à cheval ; j’ai même formé un jeune cheval que j’ai sorti dans les épreuves des six ans l’année suivante, pour mon petit-fils.

Côté formation, au-delà des sauteurs, j’ai également formé les instructeurs et ai été responsable du dressage. Je me suis aussi investi dans les débuts de la formation initiale proposée à Saumur. Étant responsable des sauteurs et grâce à mes résultats en compétition, j’ai eu la chance de passer professeur de sport et de pouvoir rester au Cadre noir, plutôt que d’être muté ailleurs en tant que militaire. J’ai quitté le Cadre en 2015, à l’âge de soixante-sept ans et demi, après y avoir passé quarante-deux ans. Je mesure la chance que j’ai eue de pouvoir bénéficier de conditions exceptionnelles pour progresser et monter à haut niveau.

En parallèle, j’ai élevé des chevaux. Cela m’a permis de continuer à chercher de bons chevaux. J’ai toujours aimé former entièrement les chevaux que j’avais moi-même fait naître. J’ai d’ailleurs prêté des chevaux à José Letarte, cavalier de para-dressage, et je continue d’en prêter à des cavaliers.

Avec le staff fédéral, j’ai été entraîneur des juniors et jeunes cavaliers de dressage pendant plusieurs années. Je les ai accompagnés à sept championnats européens, avec plusieurs quatrièmes places à la clé. J’ai également emmené des cavalières jusqu’à la finale de la Coupe du monde de dressage jeunes cavaliers à Francfort : Alizée Froment, Maxime Collard et Claire Gosselin.

Enfin, en 2022, Thierry Touzaint m’a appelé pour devenir entraîneur en charge du dressage pour le staff senior de concours complet, avec les olympiades de Paris en ligne de mire. Cette belle opportunité s’est prolongée lorsque Jean-Luc Force a repris la direction de l’équipe en 2025. J’ai accepté de commencer l’aventure avec lui ; j’arrêterai quand il le faudra. Si la santé me le permet, j’aimerais aller jusqu’à Los Angeles en 2028. Aujourd’hui, j’ai soixante-dix-huit ans et je monte toujours à cheval.

 

Quels sont les principaux principes qui guident votre pratique ?

Ce qui guide ma pratique, ce sont les principes de l’équitation académique, que j’essaie de mettre en application : « calme, en avant et droit » et savoir « marier intimement l’impulsion à la flexibilité élastique des ressorts ». Derrière ces mots repose toute l’équitation académique. Bien que les critères d’appréciation et l’élevage des chevaux aient évolué, ces principes demeurent. L’équitation académique convient ainsi à tous les chevaux et doit être adaptée en fonction de leur morphologie, de leur race.

 

Trois conseils que vous donneriez aux autres pratiquants ?

Ces conseils s’adressent à des cavaliers qui, après leur formation jusqu’au Galop 7, encadrés par leur enseignant, souhaitent avancer avec un cheval et commencer à s’émanciper, que ce soit pour pratiquer la compétition ou simplement se faire plaisir.

– D’abord, être conscient que le bien-être animal, au-delà de l’affection indiscutable que l’on porte à son cheval, passe avant tout par une connaissance fine de sa morphologie et de la biomécanique, ce qui entraîne la nécessité d’avoir une équitation raisonnée, pour éviter les erreurs. La plupart des problèmes physiques rencontrés par les chevaux dans leur vie sont dus à une mauvaise compréhension de l’équidé et de l’équitation. En comparaison, un sportif humain comme un gymnaste, lorsqu’il pratique son sport, sait pourquoi il fait de la gymnastique, quels sont les exercices, à quoi ils servent, comment les exécuter et surtout dose ses efforts. Pour le cheval, il est essentiel d’avoir une connaissance minimale des exercices académiques – à quoi ils servent et comment les exécuter – tout en connaissant son cheval, pour les interpréter et les adapter à celui-ci, et surtout savoir doser ses efforts en fonction de la morphologie et de l’aptitude initiale de son cheval.

– Ensuite, dans le prolongement du premier conseil, être tolérant dans l’éducation de son cheval. Ne pas vouloir exiger ni arracher quelque chose du cheval, mais toujours chercher à comprendre ses humeurs. Il n’a pas forcément mauvais caractère : peut-être qu’on ne lui explique pas convenablement ou que l’on a dépassé la dose de travail qu’il pouvait accepter. Tout le monde peut danser, mais tout le monde ne peut pas être danseur étoile : il faut le physique adapté, le tempérament et une certaine volonté. Les chevaux sont volontaires et généreux, mais il faut bien comprendre les limites physiques propres à chacun et ne pas aller au-delà, sinon, on les casse. Ainsi, il faut toujours chercher à comprendre les réactions du cheval, qui traduisent souvent un effort trop dur, trop long ou des incompréhensions.

– Enfin, considérer la compétition comme l’évaluation de son travail, plutôt que de la rejeter. Lorsque les performances ne sont pas au rendez-vous avec plusieurs chevaux, prendre la compétition comme une opportunité de se remettre en question. Si l’on fait bien, on doit arriver à des performances propres lors des concours. Sachant que plus un cheval est éduqué, plus il sera calme et confiant. Et plus un cheval est dressé, plus il sera dans l’harmonie musculaire, beau et savant.