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L’Équitation française, un patrimoine vivant, et pour vous, Bernard Sachsé ?

Bernard Sachsé est écuyer, médaillé paralympique et auteur.

Cette photo, avec son cheval lusitanien Piropo das Varandas, illustre un résultat obtenu sans l’emploi des jambes.

Quel est votre parcours équestre ?

J’ai eu un premier contact rural avec les chevaux par le biais de l’élevage, mais aussi avec des chevaux de trait. Plus tard, je me suis formé aux trois disciplines olympiques au Haras du Pin, mais également en voltige académique. J’ai toujours eu un intérêt particulier pour le dressage, même si je n’aime pas beaucoup ce terme. Je préfère parler d’un moyen d’éducation et de collaboration avec les animaux.

Bien que ma vie équestre ait été marquée par une recherche permanente dans la discipline du dressage classique académique, tant d’un point de vue de sa pratique que de sa culture, j’ai aussi embrassé le monde du spectacle à dix-sept ans. J’ai été l’élève de différents maîtres, dont les enseignements m’ont marqué. J’ai ensuite poursuivi une carrière dans le spectacle et le cinéma, en tant que cascadeur. J’ai toujours cherché à évoluer, à travers l’étude permanente de l’équitation des maîtres, mais également en restant curieux et ouvert aux évolutions concernant le cheval, sur les plans éthologique, cognitif… l’ensemble des apports scientifiques essentiels. En parallèle, j’ai tenu une écurie de propriétaires pendant plus de trente ans, accueillant une trentaine de chevaux. J’étais spécialisé dans les entiers, toutes races confondues.

Évidemment, mon parcours est atypique. Il y a deux grandes périodes dans ma vie : avant et après l’accident. C’est atypique car j’ai pu présenter des chevaux à un certain niveau d’équilibre sans jambes ni éperons. Il est certain que je n’aurais pas pu réaliser cela en tant que paraplégique à cheval si je n’avais pas suivi, bien en amont, cette voie autour de l’équitation académique, classique et artistique. Au-delà de la pratique équestre, j’avais choisi de m’intéresser à des sujets tels que l’intériorité, le yoga, et tout ce qui permet de tendre vers la connaissance de soi. Cela m’a permis de pratiquer une équitation exigeante, dans la recherche de perfection et d’absolu, tout en visant une monte avec un minimum d’efforts, en tant que cavalier valide.

Dans la seconde partie de ma vie, les choses ont été différentes : il a fallu s’adapter. Cela a été possible grâce au travail réalisé en amont, mais aussi grâce à mon suivi rigoureux de la démarche de Beudant. J’ai approfondi le travail préparatoire de mes chevaux par la main seule, sans brûler d’étapes, avant d’aborder le travail avec la jambe et l’éperon. Grâce à cette méthode, que je suivais déjà avant l’accident, j’ai gardé espoir : j’avais la certitude qu’il se passerait toujours quelque chose dans ma relation au cheval, même si je devais me limiter au pas. Finalement, j’ai pu amener des chevaux aux trois allures, au passage, au changement de pied…

Pour moi, il est important de partager et expliquer. Se dire que les anciens ont tout dit, mais regarder aussi ce que nous apporte la modernité, notamment en termes de sensibilité et de respect du vivant. Les chevaux sont des transmetteurs, ils nous amènent vers l’intériorité, l’indicible. Par cette finesse, cette économie de mouvement, cette inaction avant l’action, il y a quelque chose d’extraordinaire dans la pratique de l’équitation : une recherche d’alignement, à la fois physique et moral, à cheval comme dans la vie. Je dois cette philosophie de vie en grande partie à la culture équestre française, mais pas uniquement.

Aujourd’hui, à soixante-deux ans, après avoir perdu mon dernier cheval, j’ai décidé de ne pas en reprendre. Je me consacre désormais à la transmission. Au-delà de l’image médiatique qui m’a été associée, je suis simplement quelqu’un qui a toujours cherché à faire au mieux, avec les moyens dont il disposait. C’est ce que je transmets aujourd’hui à mes élèves, avec la solidité de mon expérience.

Quels sont les principaux principes qui guident votre pratique ?

« Observer et réfléchir », pour reprendre les mots d’Étienne Beudant.

Également, approfondir progressivement ses connaissances en biomécanique, équine ou humaine. L’équitation, fusion des corps en poésie, est, sur le plan scientifique, une interaction biomécanique.

Si notre cheminement nous guide vers la connaissance des chevaux, il doit aussi nous mener vers la connaissance de nous-même, comme voie de développement. L’équitation n’est pas un art égoïste, elle implique une altérité. Ainsi, Podhajsky disait : « le cheval enseigne à l’homme la maîtrise de soi et la faculté de s’introduire dans les pensées et les sensations d’un autre être vivant ».

Un autre pilier de mon enseignement repose sur la respiration, au sens large. Je m’inspire de techniques d’hypnose ou de méditation. Quant à l’idée d’économie de moyens – monter avec le minimum d’efforts –, il faut avoir une représentation précise de ce que l’on souhaite obtenir. Cependant, il faut parfois aussi savoir bien incarner cette volonté et donc être efficace. J’aime que la vigueur vienne de la douceur – une énergie calme qui remonte –, mais il faut savoir s’adapter.

Les chevaux nous enseignent que nous ne devons pas perdre notre nature profonde de terrien, nous déconnecter de la réalité et du vivant. Je pars du principe que si le cheval ne comprend pas ce qu’on lui demande, ce que la demande a été mal formulée.

Trois conseils que vous donneriez aux autres pratiquants ?

– Prendre conscience que l’on entre dans un univers à part entière lorsque l’on pratique l’équitation. Avec les animaux, on développe en nous une forme de discrétion et d’immobilité. J’aime reprendre l’expression de Sylvain Tesson : « l’attention vibratile ». Cela rejoint le principe de Beudant : « observer et réfléchir ». À partir de là, comment entrer dans ce nouveau monde ? En développant une conscience de soi, à condition d’avoir pour base des fondamentaux solides de formation équestre, bien-sûr.

– Ne pas économiser son investissement envers le cheval. Ne pas chercher les fautes chez lui : c’est toujours à nous de progresser. Pour recevoir, il faut donner. Les mots de Jousseaume, « pour commander au cheval, il faut d’abord commander à soi », pourraient être reformulés aujourd’hui ainsi : « pour demander au cheval, il faut d’abord être en harmonie avec soi-même ».

– Cultiver au maximum l’indépendance des aides, à la fois pour la clarté dans l’échange avec le cheval et pour que le travail de manière globale soit le plus proche possible d’un idéal. L’équitation est une question de dosage. Comme le disait L’Hotte : « Tant vaut l’homme, tant vaut le moyen » : une paire d’éperon peut être aussi douce que brutale selon son utilisation.