Florence Donard a été la première femme écuyer au Cadre noir de Saumur.
Quel est votre parcours équestre ?
Je suis née en 1954 à Paris, et ma première expérience à cheval a été une balade en Angleterre à l’âge de neuf ans. De retour à Châlons-en-Champagne, où nous avions déménagé, j’ai voulu continuer à monter. Il y avait un petit club à côté de la SHN de l’École d’Artillerie où j’ai commencé, puis, à douze ans, j’ai pu continuer à la SHN avec différents sous-maîtres dont le MdL Jean-Luc Cornille (7ème place aux Championnats d’Europe à Punchestown à la fin des années 1960), qui a été un instructeur formidable et un véritable révélateur de ma passion.
J’ai continué à monter à la SHN jusqu’au départ de l’École d’Artillerie à Draguignan en 1976 et, parallèlement, un propriétaire m’a demandé de travailler et de présenter sa jument en concours de dressage. Je l’ai amenée jusqu’aux reprises 4 et 4 bis de l’époque et j’ai participé aux Championnats de France Juniors en 1974. À ce moment-là, j’ai pu bénéficier de l’enseignement du colonel de Ladoucette, qui venait à Châlons pour faire travailler l’adjudant-chef Gorez sur son cheval Volcelest, qui commençait à sortir sur de grosses épreuves. Seuls les anciens connaissent ces écuyers.
En 1976, j’ai commencé à enseigner dans un petit club à Sainte-Menehould (à l’époque, aucun diplôme n’était obligatoire pour enseigner), puis j’ai obtenu le monitorat en 1977, que j’ai passé sans formation, en candidat libre. Inconcevable aujourd’hui !
En 1978, la Ligue de Champagne a organisé un stage pour les enseignants avec Philippe Limousin, pour lequel j’ai amené un cheval de 4 ans dont je reparlerai (Iscare de Menou) et une jument que je sortais sur les reprises 4 et 4 bis. Lors de ce stage, Philippe Limousin m’a incitée à venir passer l’instructorat à Saumur.
Début 1979, j’ai passé les tests d’entrée en formation, commencé le CFI (Cours de Formation des Instructeurs) en septembre et obtenu le BEES 2 en juillet 1980. J’avais amené à Saumur Iscare, que j’ai sorti en concours jusqu’au Saint-Georges. Venant d’un tout petit club, impressionnée par les Écuyers et les conditions de travail à l’ENE, je n’avais pas envie du tout de repartir. J’ai donc demandé au directeur, le général Dumont Saint-Priest, et à l’écuyer en chef, le colonel Durand, s’il était envisageable qu’une femme devienne enseignante à l’ENE. Ils m’ont répondu que oui, mais qu’il n’y avait pas de poste vacant à ce moment-là. Mais, au même moment, Michel Mull, qui était en poste à l’ENE à la section Jeunes Chevaux, a donné sa démission. Le directeur et l’écuyer en chef m’ont alors proposé le poste en me disant que ce n’était peut-être pas ce que je souhaitais et que j’avais 48 heures pour réfléchir. J’ai répondu que je n’avais pas besoin de 48 heures et que j’acceptais ce poste avec plaisir. J’ai donc passé ma première année à la section Jeunes Chevaux.
L’année suivante, en 1981, j’ai été affectée au cours des moniteurs, qui était encore en ville pour les cours de dressage, et je travaillais deux chevaux de 5 ans que j’avais gardés, un cheval de manège avec lequel je suivais les répétitions bien qu’étant en civil, ainsi qu’Iscare. Jean-Marie Donard, à qui j’avais demandé son avis, m’a expliqué, après avoir monté mon cheval Iscare de Menou, que bien qu’il sorte déjà sur le Saint-Georges, il fallait tout reprendre à zéro si je voulais l’amener au Grand Prix et que c’est lui qui le ferait, car je manquais de métier. J’ai arrêté de le sortir en compétition et même de le monter pendant 18 mois, jusqu’au moment où il m’a « autorisée » à le reprendre. Je l’ai alors présenté directement sur le Grand Prix au début de 1984. Je dois tout ce que je sais en matière de dressage des chevaux à cet écuyer hors pair, grâce à qui j’ai pu avoir une formidable carrière, et je veux lui rendre ici un immense hommage. Actuellement, je me fais un devoir de transmettre ce qu’il m’a appris tout au long de notre vie commune.
En juillet 1984, le colonel Durand m’a autorisée à porter la tenue noire. Si mon entrée à l’ENE avait déjà fait beaucoup de bruit localement, dans la presse équestre et ailleurs, avec de nombreux reportages et articles, mon passage en noir, quatre ans plus tard, a suscité encore de nombreuses réactions, pour la plupart positives, et quelques-unes plus mitigées. Après chaque séance du Carrousel, j’étais littéralement assaillie pour signer des autographes !
J’ai ensuite participé aux Championnats de France, qui se sont déroulés à Terrefort, que nous venions d’investir. Sur douze partants, nous étions cinq en « noir » : Dominique Flament 3ème, Tristan Chambry 4ème, Jean-Marie Donard 5ème, moi-même 6ème et Philippe Limousin 7ème.
Après avoir passé quatre ans au cours des moniteurs, j’ai été responsable du cours de recyclage des enseignants avec, entre autres, Jean-Christian Valat : un écuyer et ami fantastique, décédé trop tôt. Puis, j’ai été affectée au cours des instructeurs pendant plusieurs années et je travaillais souvent les chevaux de mon piquet d’instruction afin de donner aux élèves « de bons outils ». Parallèlement, je dressais des chevaux pour la reprise des Écuyers et les présentations en galas.
Sur les deux chevaux de 5 ans que j’avais gardés, il y avait Laurier Rose, qui a commencé à faire la Reprise des Écuyers puis les présentations de Haute École, où il a brillé pendant plusieurs années avec un passage spectaculaire et de très belles transitions au piaffer. Le passage était chez lui naturel et, pour le piaffer, Jean-Marie m’a là encore beaucoup aidée. Je l’ai également sorti en compétition sur le Grand Prix. Ce cheval a permis à Fabien Godelle de faire ses premières armes sur le Grand Prix, car je lui avais confié le cheval pendant ma grossesse, et même après, puisque je ne faisais plus que les présentations du Cadre avec lui, n’étant pas une fanatique de la compétition.
Durant toutes ces années passées à l’ENE, j’ai été très fière et heureuse de porter cette tenue et de servir le Cadre noir. J’ai pu rencontrer de nombreux cavaliers, dresseurs et compétiteurs venus de l’extérieur, ainsi que d’anciens écuyers, qui nous apportaient énormément. Nous allions toujours vers eux pour tirer parti de leur savoir et de leur expérience, voire pour leur demander de monter nos chevaux. Je pense notamment à Margit Otto-Crépin, Nuno Oliveira, René Duclos (ancien sous-maître), Yvan Kalita et Georges Morris. Les présentations et les déplacements étaient des moments certes stressants, mais tellement riches. Nous étions tous soudés dans le but de faire le mieux possible, même si, à la maison, il pouvait exister des divergences.
Pendant ces années à Saumur puis au CREPS de Bordeaux, j’ai éprouvé beaucoup de plaisir et de satisfaction à former tous ces élèves. Je côtoie d’ailleurs encore certains aujourd’hui. Cela m’a permis de structurer mon savoir et mon enseignement. J’aime enseigner et transmettre, et je le fais toujours avec autant de passion, en continuant à faire travailler quelques cavaliers dans le Sud-Ouest.
Quels sont les principaux principes qui guident votre pratique ?
Un grand respect et beaucoup de bienveillance pour les chevaux, grâce auxquels l’homme a pu se déplacer, faire la guerre, cultiver la terre et pratiquer l’équitation sous toutes ses formes.
Les principes de l’équitation française, édictés par de grands écuyers. En particulier Baucher (ainsi que d’autres écuyers, dont ses élèves), qui a fait évoluer le travail des chevaux en étudiant et en préconisant les flexions de mâchoire et de nuque, lesquelles constituent une clé essentielle pour parfaire le dressage des chevaux. Malheureusement, actuellement, très peu de cavaliers et d’enseignants peuvent expliquer, montrer et faire pratiquer ce volet primordial de l’Équitation de Tradition Française, reconnue au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO.
Je ne monte plus aujourd’hui, mais je fais travailler beaucoup de cavaliers de CSO et de CCE qui sont demandeurs de conseils pour améliorer le dressage de leurs chevaux sur le plat. J’essaie de leur faire comprendre, grâce à la biomécanique, pourquoi ils rencontrent tel ou tel problème et quels exercices utiliser pour les résoudre. Mon objectif est de leur apporter des solutions aux problèmes qu’ils rencontrent.
Trois conseils que vous donneriez aux autres pratiquants ?
– Être humble et bienveillant envers les chevaux et toujours se demander pourquoi le cheval n’exécute pas, ou exécute mal, ce qu’on lui demande : soit il n’est pas prêt à le faire, soit il ne comprend pas l’exercice parce qu’il est mal demandé ou trop difficile. Il ne faut jamais hésiter à revenir en arrière sur un exercice plus simple. Un cheval fait ce qu’il comprend qu’on lui demande ; il ne s’oppose jamais sans raison. Cela peut être dû à de la fatigue, des douleurs, des courbatures, etc. Il faut toujours se poser la question et, si possible, trouver la réponse.
– Chercher des personnes compétentes pour vous faire travailler et ne pas se fier à tout ce qui se raconte sur les réseaux sociaux. On ne s’improvise pas dresseur sans de très solides bases techniques. Plus on possède de connaissances techniques, plus on trouve rapidement la solution aux problèmes rencontrés.
– Ne pas se fâcher : cela ne sert à rien et signifie que l’on n’a pas encore trouvé la solution au problème posé par le cheval. Se fâcher est la plus mauvaise des solutions. Cela met le cheval dans un état de stress et n’aboutit à rien de bon. Il faut réfléchir, se poser les bonnes questions, trouver les bonnes réponses et faire de son cheval un compagnon de travail, et non un être à dominer par la force.
De la même manière, faire des séances courtes, avec des temps de repos fréquents. Être cohérent dans ses exigences en sachant précisément ce que l’on cherche à obtenir dans chaque exercice. Travailler un cheval est une construction longue et progressive d’un athlète, faite d’assouplissements et de renforcement musculaire. Ceux-ci doivent préparer le cheval aux différents gestes techniques propres à chaque discipline. Mais la base du travail d’un cheval reste la même.