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Agnès Olivier : « L’innovation technologique et la tradition équestre ne s’opposent pas »

[DOSSIER : L’Équitation de Tradition Française à l’heure de l’innovation – 1/4]

Comment les progrès scientifiques et technologiques peuvent-ils contribuer à faire vivre les principes de l’Équitation de Tradition Française ? À travers quatre entretiens, cette série explore la complémentarité entre tradition et modernité dans l’analyse de la performance équestre. Les outils de mesure et l’analyse des données offrent de nouvelles perspectives pour mieux comprendre le couple cavalier-cheval, affiner l’entraînement et poursuivre une même recherche de justesse, d’équilibre et de légèreté.

Dans ce premier entretien, Agnès Olivier, responsable du plateau technique IFCE « Équitation et performance sportive » à Saumur, présente les outils scientifiques développés pour analyser la performance du cavalier et du cheval.

Crédit photo : IFCE

Pouvez-vous expliquer votre fonction au sein de l’IFCE ?

Nous avons trois grandes missions. La première est la recherche et développement, avec nos propres projets mais aussi des collaborations avec des universités, des laboratoires ou des entreprises. La deuxième concerne les accompagnements scientifiques à la performance, où nous mettons nos outils et nos connaissances à disposition des entraîneurs et des athlètes afin de les soutenir dans l’optimisation de l’entraînement. Enfin, nous avons une mission de valorisation des connaissances, en France et à l’international, à travers des articles scientifiques, des webconférences, des podcasts ou encore les contenus diffusés sur Equipédia. Nous développons également certaines applications, notamment dans le domaine du bien-être animal.

Quels sont les principaux domaines d’expertise du plateau technique de Saumur et qui intervient au sein de ce pôle ?

Nos travaux s’articulent autour de trois grands axes.

Le premier concerne l’athlète cavalier. Nous travaillons notamment sur la préparation physique du cavalier, la santé du sportif et les interactions cavalier-cheval. Par exemple, nous avons conduit un projet intitulé RiderFemmes, consacré à l’influence du statut hormonal de la femme cavalière dans la performance sportive.

Le deuxième axe concerne l’athlète cheval : l’entraînement du cheval de sport, sa physiologie et les outils permettant d’assurer son suivi. Dans ce cadre, nous effectuons notamment des suivis cardiaques et des mesures de lactates, en particulier lorsque Xavier Goupil, vétérinaire de l’équipe de France, nous sollicite lors de stages ou de compétitions.

Enfin, le troisième axe concerne les équipements sportifs et les interactions cavalier-cheval. Il s’agit davantage d’activités d’accompagnement à la performance plutôt que de projets de recherche. Nous pouvons notamment vérifier l’adaptation du matériel comme les selles, avec une nappe de capteurs de pression.

Globalement, nos recherches reposent principalement sur la physiologie et la biomécanique appliquées au cavalier et au cheval.

Nous travaillons avec des doctorants, des stagiaires de différents niveaux, principalement issus des sciences du sport ou des écoles d’ingénieurs. Dans le cadre des accompagnements scientifiques à la performance, nous collaborons également avec les entraîneurs, les préparateurs physiques, les préparateurs mentaux, les vétérinaires et différents spécialistes de l’accompagnement sportif.

En quoi le site de Saumur offre-t-il un environnement particulier pour ce type de recherche ?

Le fait que le plateau technique soit implanté au sein même du site du Cadre noir facilite énormément les échanges. Nous travaillons au contact direct des écuyers, des entraîneurs et des cavaliers. Cela nous permet de construire des projets qui associent la recherche, la formation et la pratique sportive. Les questions du terrain nourrissent nos recherches, et nos travaux peuvent ensuite être réutilisés directement sur le terrain.

Quels outils utilisez-vous au quotidien ?

Nous utilisons notamment des cardiofréquencemètres, des lecteurs de lactates, des caméras thermiques, différents systèmes vidéo et surtout des centrales inertielles qui permettent d’analyser les mouvements du cavalier et du cheval dans des conditions réelles de pratique. Nous disposons également de capteurs de force pour mesurer les tensions dans les rênes ou les appuis dans les étriers, ainsi que des plateformes de force pour mesurer l’équilibre du cavalier à pied et un simulateur équestre Opti’Val, de la marque Racewood.

Depuis quelques années, sentez-vous une évolution dans la manière dont le milieu équestre accueille les données scientifiques ?

Les technologies sont devenues plus légères, plus fiables et plus faciles à utiliser. Les cavaliers les acceptent davantage parce qu’elles sont moins contraignantes. La préparation des Jeux olympiques de Paris a également accéléré cette dynamique. Les financements accordés au sport de haut niveau ont fortement encouragé le développement des approches scientifiques, du suivi de la performance et de l’utilisation des données. Aujourd’hui, la donnée est de plus en plus utilisée pour objectiver certains détails de performance et aider les entraîneurs dans leurs prises de décision.

Les athlètes qui évoluent au sein des pôles France sont désormais relativement familiers avec ces outils, parce qu’ils nous côtoient régulièrement. En revanche, les cavaliers extérieurs connaissent souvent beaucoup moins les possibilités offertes par la mesure et l’analyse de données. Lors d’interventions comme les stages hivernaux, nous profitons également de l’occasion pour sensibiliser les jeunes cavaliers à l’utilisation des données. Je pense que cette acculturation est essentielle. Pour moi, il est important qu’ils comprennent ce que l’on mesure, comment on le mesure et ce que cela signifie réellement. Cela leur permet ensuite de développer un regard critique et de mieux interpréter les informations qui leur sont présentées. Nous avons observé que certains cavaliers, qui étaient initialement peu sensibilisés à ces approches, sont devenus progressivement autonomes et utilisent désormais eux-mêmes des capteurs pour assurer le suivi de leur entraînement.

Comment est né l’outil Mazarin ?

Mazarin est en réalité le nom du cheval de Philippe Mull [écuyer du Cadre noir et entraîneur du Pôle France FFE relève]. L’histoire commence en 2017 lorsque Philippe Mull nous demande de développer un système permettant d’analyser les cavaliers sur les parcours de cross. Pour un entraîneur, il est très difficile de suivre précisément un cavalier sur ce type de parcours. L’idée était donc d’équiper le cavalier avec des capteurs portatifs afin d’analyser sa performance à distance et de réaliser ensuite un débriefing objectif.

En 2017, nous avons déposé ce projet auprès du conseil scientifique de l’IFCE, qui finance des actions de recherche et développement. Le projet a été retenu, ce qui nous a permis de recruter une ingénieure, Elena Pycik, dont le sujet de Master 2 portait précisément sur cette thématique. Le projet était piloté par Sophie Biau, qui travaillait déjà depuis plusieurs années sur l’intégration de capteurs dans les équipements équestres. Le projet a ensuite été développé en partenariat avec le CAIPS (Centre d’Analyse d’Images et de Performance Sportive) du CREPS de Poitiers, qui nous a accompagnés dans l’intégration des capteurs au sein des équipements utilisés par les cavaliers. Les premières utilisations opérationnelles ont eu lieu à partir de 2019, notamment avec les cavaliers du Pôle France.

Concrètement, comment fonctionne-t-il ?

Mazarin repose principalement sur des centrales inertielles, de la marque Shimmer. Nous pouvons mesurer l’orientation de la tête, le fonctionnement du haut du corps, le mouvement du bassin, les tensions dans les rênes ou encore les appuis dans les étriers.

Nous produisons ensuite un compte rendu et une vidéo enrichie dans laquelle les données apparaissent directement sur les images de la séance. Cette vidéo constitue un support particulièrement efficace pour le débriefing.

Ce moment d’échange permet à l’entraîneur et au cavalier de revenir sur la séance avec davantage de recul. Il facilite également la mise en place d’un vocabulaire commun entre les ressentis du cavalier, les observations de l’entraîneur et les données produites par les capteurs. Lorsque tout le monde parle le même langage et partage les mêmes références, il devient beaucoup plus facile d’affiner l’entraînement et de progresser ensemble. Pour moi, c’est probablement l’un des apports les plus importants de Mazarin : créer un lien plus fort entre les ressentis, l’observation et les données objectives afin d’améliorer la compréhension mutuelle entre l’entraîneur et le cavalier.

Qu’est-ce que Mazarin permet de voir que l’œil ne perçoit pas toujours ?

L’outil permet d’objectiver certaines observations.

Il arrive que l’on pense observer beaucoup de tension dans les rênes alors que les mesures montrent le contraire. À l’inverse, certaines tensions importantes ne sont pas forcément visibles à l’œil nu.

L’objectif n’est pas de remplacer l’expertise de l’entraîneur, mais de lui fournir des éléments complémentaires qui permettent d’affiner son analyse.

Quels sont les prochains axes de développement de Mazarin ?

Nous travaillons actuellement sur un projet appelé Étrier 3D, mené en partenariat avec le CAIPS de Poitiers et financé par le conseil scientifique de l’IFCE. Aujourd’hui, nous mesurons principalement les forces verticales exercées dans les étriers. L’objectif est désormais d’analyser les forces dans les trois dimensions de l’espace afin de mieux comprendre certains mécanismes liés à la performance, à la technique ou à la prévention des blessures.

Nous suivons également le développement de nouveaux capteurs de pression qui pourraient être intégrés dans différents équipements du cavalier.

Mazarin est-il réservé au haut niveau ?

Il a été développé principalement pour les accompagnements scientifiques à la performance, qui concernent les pôles France, les équipes de France et les écuyers du Cadre noir, mais nous l’utilisons aussi dans des projets de recherche ou pour l’évaluation de nouvelles technologies développées par des entreprises privées. Les stagiaires du Cadre noir participent régulièrement aux mesures, ce qui nous permet à la fois d’enrichir notre base de données et d’améliorer nos connaissances. Cette base de données est importante car elle nous permettra progressivement de disposer de références et de comparer les cavaliers entre eux.

À terme, il pourrait être utilisé dans d’autres contextes, notamment auprès des conseils régionaux, sous forme de stages ou de regroupements par exemple.

À travers des outils comme Mazarin, l’Équitation de Tradition Française peut-elle conjuguer héritage et innovation ?

Oui, je le pense. L’objectif n’est pas de remplacer l’expertise ou la tradition. Au contraire, il s’agit de mieux comprendre ce qui fait la qualité de ces savoir-faire afin de pouvoir les transmettre plus efficacement.

L’innovation technologique et la tradition équestre ne s’opposent pas. Les outils scientifiques permettent simplement d’apporter un regard complémentaire. On peut parfaitement conserver les exigences de rigueur, de technicité, de respect du cheval et de transmission qui caractérisent l’Équitation de Tradition Française tout en utilisant des technologies modernes pour mieux comprendre et valoriser ces pratiques.

Et c’est probablement l’un des principaux apports de Mazarin : créer un lien plus fort entre les ressentis, l’observation et les données objectives afin d’améliorer la compréhension mutuelle entre l’entraîneur et le cavalier.